Un rayon de lumière. Le vent du sud reprit son doux souffle, poussant lentement les nuages vers de nouvelles terres qu’ils abreuveraient d’une pluie bienfaitrice. Des flaques d’eau attestaient du passage des larmes du ciel, source de la vie. Baptiste leva les yeux au ciel, espérant apercevoir un arc-en-ciel dans les cieux qui se dégageaient déjà. Les anciennes légendes voulaient qu’aux pieds de ces ponts de couleur, se trouvent trésors et richesses, gardés uniquement par quelques lutins avides et farceurs. Mais quel homme sain aurait cru à de tels mythes ?
Un sourire en coin, Baptiste rentra dans son abri. Le béton et l’acier ayant servi à édifier cette ancienne station n’étaient pas le foyer le plus chaleureux que le collecteur eut connu, mais ils fournissaient au voyageur égaré un toit robuste, propice au repos. Les gravats et les débris qui traînaient sur le sol rendaient le chemin quelque peu ardu. Un mauvais pas, un geste hasardeux, et il aurait pu se fracturer une cheville. Baptiste avait déjà vu tant des siens se blesser de façon si imbécile, qu’il faisait parfois preuve d’une prudence trop exagérée. Mais les conséquences en étaient si graves.
Baptiste emprunta un long couloir à peine éclairé par quelques rais de lumière. Une porte fermée en bloquait l’issue, un triangle jaune avec un homme courrant sur des escaliers inscrit dessus. « Exit. » Sûrement un terme datant de l’époque d’avant, ou quelque facétie d’individus faibles d’esprit. Qui donc pouvait bien s’amuser à nommer une porte donnant sur l’extérieur de la bâtisse ?
Deux corps se cachaient dans les ombres proches. Deux corps recouverts de couverture couleur pierre, ne laissant paraître que leurs visages. Des visages burinés par le soleil et couverts d’un voile de fatigue. Des visages familiers, ceux de ses compagnons qui le suivaient depuis plusieurs jours déjà vers leur destination.
Baptiste s’approcha d’eux, avant de s’agenouiller vers Tom, le plus proche. Doucement, il le secoua par l’épaule. Ce dernier se réveilla instantanément, son regard cherchant à percer l’obscurité du couloir. Une main sur celle de baptiste, l’autre sur la poignée de son couteau. Les temps étaient durs.
Tom relâcha sa prise, avant de décocher un violent coup de pied à son compagnon endormi. Ce dernier laissa échapper un grognement de mécontentement. Estéban. Rien ne parvenait à mettre cet homme hors de lui. Placide, patient. Baptiste appréciait la compagnie de ces deux hommes pour leur efficacité. Pour leur discrétion. Et pour leur instinct de survie.
Baptiste se releva avant de reprendre le chemin de la sortie. Le chemin qui leur restait à parcourir était encore bien long en vérité. Bien long…
* * *
Les cieux violacés reprenaient leur droit. L’éphémère averse avait chassé un temps la couleur maladive de leur monde, de leur univers. De temps en temps, un coup de tonnerre retentissait, rappelant dès lors le destin que leurs ancêtres leur avaient réservé. Quelques herbes tenaces poussaient ça et là sur la terre dévastée. Des souches calcinées d’arbres tombés depuis longtemps côtoyaient les carcasses de véhicules d’acier abandonnés à leur sort. L’asphalte sous leurs pieds était constellé de fissures, et nombre de débris divers étaient poussés ça et là au gré du vent.
Tom maugréait contre la pluie qui avait effacé nombre de traces. La colonne qu’ils suivaient été passée près de leur position. Si proche, et pourtant si lointaine. Ses deux compagnons cherchaient une preuve, un indice du passage des nomades. Mais rien n’y faisait, et tout leur talent de pisteur n’y pouvait rien.
Un coup de tonnerre déchira le ciel. Des remous agitaient l’air, laissant présager d’une nouvelle tempête. Baptiste lança un regard inquiet vers Tom. Le collecteur attendait l’avis du guide, de celui qui connaissait chaque lieu de la région pour l’avoir arpentée en tous sens. Il devenait urgent de prendre une décision ; la colonne qu’ils suivaient depuis plusieurs jours risquait de leur échapper s’ils ne se lançaient pas à sa poursuite. Mais rester à découvert alors qu’une nouvelle tempête acide se préparait ne présageait rien de bon. Absolument rien.
Estéban émit quelques grognements. La faim se faisait sentir de même, et les rares provisions qu’ils avaient pu conserver arrivaient bientôt à terme. La situation devenait critique.
Tom attrapa le sac qu’il portait en bandoulière. Un sac vieux et sale, avec une inscription qui leur était inconnue. « U.S. Corps. » Sûrement le nom de l’ancien propriétaire du contenant, ou quelque chose de similaire. Le guide en sortit plusieurs feuilles de papier soigneusement pliées. Des cartes, des plans de la région.
Un nouveau coup de tonnerre. Le vent se leva de nouveau. Plus fort, plus insistant. Instinctivement, Baptiste se colla un bout de tissu sur la bouche, pour éviter de respirer poussière et cendre. Estéban attrapa son masque, qu’il conservait habituellement sous ses longs habits. Il enfila sa protection, son visage ressemblant dès lors à celui d’un gros insecte. Un sourire amusé illumina l’espace d’un instant le visage de Baptiste. Juste le temps que Tom leur indique une direction. Vers le nord. Bien sûr.
Le trio reprit sa progression en courant. Le temps leur était compté pour se mettre à l’abri, mais avec un peu de chance, ils trouveraient dans leur prochain refuge ceux qui leurs échappaient depuis tant de jour. Quelques heures encore et ils seraient fixés. Les cieux prirent une teinte pourpre sombre…
* * *
Tom se jeta en avant. Juste à temps. Les premières gouttes acides churent au sol, laissant s’échapper un faible grésillement. L’énorme bâtiment d’acier leur offrait sa rassurante protection, l’acide n’étant pas suffisamment corrosif pour venir à bout de l’épaisse structure. Tom se débarrassa tout de même de sa cape, déjà à moitié rongée par le liquide infâme. Le guide laissa échapper un juron. Perdre aussi bêtement de l’équipement n’était pas dans leur nature.
Mais le temps n’était pas aux lamentations. Estéban sortait déjà de sous son ample cape son détecteur, relique de l’époque d’avant. Un objet bien utile pour survivre. L’antique appareil grésilla quelques secondes, avant que son écran ne s’illumine d’une lueur verte rassurante, montrant à tous son parfait fonctionnement. Trois points regroupés en son centre. Lui-même et ses deux compagnons. Six points jaunes, éloignés de quelques dizaines de mètres à peine. Tous regroupés de même.
Un sourire mauvais illumina le visage de Tom. Ainsi, ils n’avaient pas rattrapé la colonne, qui avait du prendre une autre voie. Mais leur choix s’était finalement révélé heureux. Le guide vérifia la prise en main sur son couteau. Estéban, l’homme aux mille trouvailles, sortit une hachette, trouvée dans un bâtiment où nombre de carcasses de véhicules rouges avaient brûlé. Une hachette dans une boite fermée par une glace. Encore une idée stupide de l’ancien temps.
Baptiste dégaina sa propre arme, une arme d’acier tirant des projectiles d’acier. Un legs de son père, le jour de sa mort. Un legs ayant assuré sa survie jusqu’à aujourd’hui, et pour longtemps encore. Les trois hommes échangèrent un regard confiant, avant de s’enfoncer dans l’obscurité du bâtiment.
* * *
Ils étaient là. Assis autour d’un feu de fortune, en plein centre du bâtiment. Des bancs brisés et de longs escaliers noirs permettant d’accéder à de nombreux niveaux représentaient la plus grande part du cadre de cet endroit. Quel lieu bizarre songea Baptiste. De nombreuses et grandes pièces jouxtaient les allées de ce lieu, des demeures au vu de leur taille, mais aucun mur, aucune porte n’en gardait l’accès. Comme si tout le monde, au temps jadis, avait eu le droit d’entrer et de sortir en ces lieux sans autorisation, sans protection, sans surveillance.
Peu lui importait où il se trouvait ; la seule chose qu’il devait garder à l’esprit était ce qu’ils venaient chercher. Baptiste rampa discrètement le long d’une rambarde, observant en contre-bas leur proie. Un homme, deux femmes et trois enfants endormis. Ils se serraient autant qu’ils le pouvaient auprès du foyer, cherchant chaleur et réconfort dans les flammes qui dansaient devant eux. Baptiste aperçut Estéban qui se glissait silencieusement dans le dos de l’homme. Une dizaine de pas les séparaient à peine. Le collecteur ne voyait Tom nulle part. L’homme devait se trouver sous sa position, quelque part. Au dehors, les coups de tonnerre retentissaient tels des appels à la guerre. La pluie acide devait recouvrir ces terres d’un manteau de mort, nettoyant cette région maudite de tout ce qui n’avait pu trouver un abri.
Estéban chercha à s’approcher un peu plus de sa proie. D’ombre en ombre, le fouilleur s’avança vers le petit groupe. Silencieusement. Comme si ses pas flottaient sur le sol de béton. Baptiste appuya son arme sur le rebord d’un banc, cherchant à ajuster son tir du mieux possible. Les projectiles se faisaient rares désormais, et il n’avait recours à son lanceur de mort que dans les situations les plus désespérées. Mais il n’avait pas survécu jusqu’à ce jour sans faire preuve d’une extrême prudence.
Le bétail restait fasciné par les flammes dansantes, alors que les prédateurs s’apprêtaient à frapper. Les enfants dormaient d’un lourd sommeil, bien à l’abri dans cette demeure d’acier. Les adultes dodelinaient de la tête, se croyant en parfaite sécurité.
Ils avaient eu le malheur de voyager sans protection.
Ils avaient eu le malheur de se croire à l’abri du danger.
Ils avaient eu le malheur de posséder de maigres biens que ces pillards convoitaient, dans ces terres dévastées par la folie et l’aveuglement de leurs ancêtres.
La survie des forts se faisait au détriment de la vie des faibles, et ceux qui possédaient quelque maigre nourriture n’auraient dû se laisser aller à tant d’insouciance.
Le poignard du guide vola vers le groupe, pour s’enfoncer jusqu’à la garde dans le cou de l’homme. Les deux femelles n’eurent pas le temps de réaliser, qu’Estéban se trouvait devant elles, sa hachette semant la mort en quelques instants.
Baptiste rangea son arme dont il n’avait eu à se servir, alors que ses deux compagnons s’occupaient du sort des trois petits. Au moins ne se rendraient-ils compte de rien.
Qu’importait. Le collecteur s’empressa de rejoindre ses compagnons, le décompte de leur butin ne pouvant attendre. Un peu de nourriture, quelques objets utiles peut-être ? Baptiste savait d’avance que la prise serait maigre, mais dès le lendemain, il partirait collecter de nouvelles informations, trouver de nouvelles proies. Et la chasse recommencerait.